19.02.09
Le lettrisme hier, aujourd'hui et demain
Qu'est-ce que le Lettrisme ?
Cette question a souvent été posée et de nombreuses réponses furent données depuis plus de soixante ans. Souvent critiqué, il a fait l'objet de nombreuses confusions (volontaires ou non), quand ce n'est pas tout simplement du désintérêt, passant sous silence un pan entier de l'histoire de l'art de la seconde moitié du XXe siècle.
Pour lutter contre l'ignorance et le négationnisme culturel, il semble intéressant de mettre en lumière un mouvement resté mystérieux (malgré les efforts de propagation tentés par ses membres depuis 1946) qui a suscité de nombreuses légendes, souvent source d'amalgames douteux et d'a priori non-fondés.
RAPPEL HISTORIQUE
Nous sommes en 1945. Un jeune roumain, à peine âgé de vingt ans, arrive à Paris après avoir traversé l'Europe en guerre. Son nom ? Isidore Isou. Son but ? Exhausser le vœu d'André Breton qui souhaite voir apparaître un mouvement plus émancipateur capable de dépasser le Surréalisme. Sa solution ? Une nouvelle avant-garde artistique appelée « Lettrisme », proposant une nouvelle poésie basée non-plus sur le mot —détruit depuis Breton et Tzara— mais sur la lettre, élément quintessentiel et principe fondamental d'une inédite école poétique. Préoccupée de la seule articulation phonétique, détachée de toute signification, cette exploration sonore de la lettre en fait aussi la base d'une nouvelle musique, après l'épuisement et la banalisation de l'organisation des notes chez Satie, Russolo ou Schœnberg.
Cette découverte de la lettre comme nouvelle particule poétique est issue du constat suivant : toutes les formes esthétiques passent par deux phases irréversibles. La première, constructive, marque l'enrichissement de la forme par des perfectionnements stylistiques et une multiplication de thèmes extrinsèques (évolution de la poésie de Homère à Victor Hugo). Cette phase s'appelle "amplique". S'ensuit une phase où, après l'épuisement des sujets, la forme se replie sur elle-même, explorant ses propres fondements, jusqu'à son anéantissement (la poésie de Baudelaire à Tristan Tzara), il s'agit de la phase "ciselante".
La théorie est posée. Seulement, un mouvement ne se construit pas seul. Dès 1945, Isou fait la connaissance de celui qui deviendra son premier compagnon de route, Gabriel Pomerand. Ce dernier adhéra d'emblée aux conceptions isouiennes et commencera avec lui les premières actions du mouvement. Ainsi, 1946 voit apparaître les premiers récitals lettristes dans les cabarets de Saint-Germain-des-Près, dont le mythique "Tabou".
Il ne manque plus au Lettrisme que l'occasion de sortir de l'anonymat et d'annoncer officiellement sa naissance. Cette occasion, c'est Tristan Tzara qui la leur donnera à ses dépens. En effet, la même année, les lettristes interrompent une représentation de La Fuite, une pièce de l'auteur dadaïste, au Théâtre du Vieux Colombier. Ils montent sur scène pour lire leur manifeste et réciter des poèmes à lettres. Qu'importe que que ce scandale provoque colère ou hilarité, le Lettrisme est lancé, les journaux en parlent.
Toujours en 1946, le premier et unique numéro de la revue La Dictature Lettriste voit le jour. Cette bouffée d'air frais dans le paysage culturel parisien, coincé entre une Poésie de la Résistance sans intérêt et un Surréalisme vieillissant, attire et séduit de nombreuses personnes, jeunes pour la plupart.
Ainsi, entre 1947 et 1950, arrivent les premières personnalité marquante du Lettrisme "historique" : François Dufrêne, Gil J Wolman, Jean-Louis Brau, Marc'O ou encore Maurice Lemaître. Commence alors une véritable effervescence créative qui se traduit par une multitude de publications, de débats, de récitals, d'expositions et de scandales. Isou publie en 1947 deux ouvrages chez Gallimard : Introduction à une Nouvelle Poésie et une Nouvelle Musique et Agrégation d'un Nom et d'un Messie.
1950 marque une nouvelle étape avec la sortie de Les Journaux des Dieux précédé de Essai sur la définition, l'évolution et le bouleversement total de la prose et du roman qui annoncent la naissance de l'Hypergraphie, où roman et peinture fusionne dans l'exploration de l'intégralité des signes de la communication visuelle. C'est la même année que Lemaître édite la mythique revue Ur qui mêle œuvres, débats et manifestes.
En 1951, Isou amorce la phase ciselante
du cinéma avec Traité de bave et d'éternité,
premier film "discrépant", c'est-à-dire basé
sur une disjonction totale entre son et image. Ce film est projeté
à Cannes pendant le festival et y fait scandale. Dans la salle
de projection, un jeune lycéen, Guy Debord, est immédiatement
séduit par les idées lettristes et monte à Paris
pour rejoindre le mouvement.
Marc'O, producteur du film d'Isou,
édite en 1952 l'unique numéro de la revue Ion,
entièrement consacré au cinéma. On peut y lire,
notamment, le synopsis de la première version de Hurlements en
Faveur de Sade, de Debord.
Ce flot d'énergie et de passions devait fatalement aboutir à un "clash". En 1952, un groupe de jeune lettristes (Berna, Wolman, Brau et Debord) interrompent une conférence de Charlie Chaplin en distribuant des tracts d'insultes à l'encontre du comédien. Cette action, qu'Isou, Pomerand et Lemaître refusèrent de cautionner, sert de prétexte aux quatre trouble-fête pour rompre avec le Lettrisme et revendiquer une mouvance dissidente : l'Internationale Lettriste (I.L), qui deviendra en 1957 l'Internationale Situationniste.
L'année 1952 marque la fin d'une époque.
SCISSIONS ET RENOUVEAU
Certains ne voient dans le Lettrisme qu'un prélude, une préhistoire au Situationnisme, et qui n'aurait d'intérêt que par rapport à ce dernier. D'autres vont jusqu'à faire l'amalgame entre ces courants, pourtant bien distincts. La faute revient en partie à Wolman et Debord qui gardèrent volontairement le terme "Lettriste" auquel ils ne firent qu'ajouter cette notion marxisante d'Internationale, se considérant comme la "gauche du Lettrisme" face au mouvement isouien jugé réactionnaire. Cependant, une brève analyse suffit à ne voir dans les pratiques et les conceptions de l'I.L qu'un ensemble de succédanés du Dadaïsme berlinois (usage du "détournement" —c'est-à-dire du collage— à des fins subversifs et politiques, à l'instar de Baader, Hausmann, Grosz ou Heartfield), du Surréalisme (les "dérives psychogéographiques" de l'I.L rappelant de manière troublante les promenades surréalistes au hasard des rues), ainsi qu'un Marxisme révolutionnaire maladroitement mélangé aux théories d'Isou sur le Soulèvement de la Jeunesse.
La fondation de l'Internationale Lettriste n'est que le point de départ d'une succession de dissidences, toutes éphémères, qui jalonnèrent les années 1950 (Externisme, Englobant, Ultralettrisme, Signisme, Deuxième puis Troisième Internationale Lettriste...), qui affaiblirent le mouvement originel, dont il ne reste pour ainsi dire qu'Isou et Lemaître (Pomerand ayant lui aussi pris ses distances avec le Lettrisme, sans jamais de réelle rupture).
Cette traversée du désert
de la vie sociale du groupe n'a cependant pas d'incidence sur ses
développements théoriques. Effectivement, dès
1953, Isou sort son premier tome de Fondements pour la transformation
intégrale du théâtre, chez Bordas, qui pose les
jalons des phases ciselantes du théâtre, de la danse et
du mime, avant de publier en 1956, Introduction à l'Esthétique
Imaginaire qui introduit un nouvel art basé sur l'exploration
des formes intangibles, imaginaires ou inconcevables. Cet art, nommé
Art infinitésimal ou Art imaginaire, marque un véritable
bouleversement esthétique qui anticipe d'une dizaine d'années
l'Art conceptuel.
En 1959, pendant que Lemaître
monte ses premiers spectacles mimiques et chorégraphiques
ciselants, Isou invente l'Aphonisme, nouvelle forme poético-musicale
fondée sur le silence, exprimé aux moyens de gestes ou
d'images.
Malgré tout, on compte assez peu
d'œuvres lettriste de cette époque, et l'Hypergraphie tout
comme l'Art infinitésimal restent peu exploités.
Le Lettrisme retrouve une vraie
dynamique de groupe avec l'arrivée, à l'orée des
années 1960 et 1970, d'une nouvelle génération
de membres, à commencer par Jacques Spacagna, suivi de Roberto
Altmann, Roland Sabatier, Micheline Hachette, Alain Satié,
Jean-Pierre Gillard, François Poyet, Gérard-Philippe
Broutin, Jean-Paul Curtay, Woodie Roehmer, Anne-Catherine Caron et
beaucoup d'autres. Ils apportent un nouveau souffle au mouvement avec
de multiples publications (ouvrages, tracts, revues...) et
expositions au sein de galeries, salons et biennales à échelle
aussi bien nationale qu'internationale.
Ces nouveaux lettristes se lancent à corps perdu dans la pratiques des arts révélés par Isou depuis 1946. Les formes hypergraphiques et infinitésimales sont désormais amplement approfondies, soutenues par la Méca-esthétique (théorisée par Isou en 1952), qui explore la totalité des outils, instruments et supports potentiellement utilisables en art (cela va de la classique toile sur châssis à l'usage d'animaux, de végétaux, d'objets industriels, d'êtres humains, ou de données immatérielles comme l'imaginaire ou la pensée). De plus, Isou propose en 1960 le cadre supertemporel, qui marque l'inclusion du public dans le processus créatif d'une œuvre perpétuellement en devenir, anticipant et dépassant le concept d'interactivité, qui n'est qu'un procédé d'inter-participation ludique autour d'une œuvre déjà achevée en soi.
Comme dépassement de l'Art infinitésimal, le créateur du Lettrisme invente, en 1992, l'Excoordisme, qui intègre toutes les extensions et les coordinations de particules esthétiques concrètes (figuratives, abstraites et hypergraphiques), imaginaires (formes infinitésimales) et inimaginables. Ce nouvel art, complexe et hermétique, propose d'explorer d'hypothétiques univers formels encore inconnus, que l'on pourrait rapprocher, par analogie, des recherches spéculatives de la physique quantique.
CULTURE ET CREATIQUE
Ce renouveau social va de pair avec une nouvelle conception de la culture. En effet, cette volonté d'innover dans tous les domaines (à commencer, comme nous l'avons vu, par les arts) est porté par le concept de création multiplicatrice, considérée comme le moteur de toutes les disciplines du savoir, et seule capable d'expliquer l'évolution de la connaissance humaine, ses progrès et ses approfondissements successifs. Le principe de découverte et d'invention perpétuelle devient le moyen d'atteindre un idéal de joie réelle et durable, une société « paradisiaque ». Pour ce faire, Isou achève en 1976, La Créatique ou la Novatique, recueil de plus de mille pages, sorte de « guide du novateur », révélant, chapitre après chapitre, une méthode inédite de dévoilement permanent.
Ce système se base sur la Kladologie (du grec Klados, branche), ou Science des branches du savoir culturel et vital, qui définit précisément chacune de ses disciplines, classées en cinq grands domaines distincts : l'Art, qui réunit l'ensemble des disciplines préoccupées de l'organisation émouvante d'éléments formels (l'objet représenté en peinture, le mot en littérature, la note en musique, le geste non-conceptuel en danse...) ; la Science, ou l'ensemble des disciplines préoccupées d'exactitude, basée sur une connaissance objective de la réalité ; la Philosophie, préoccupée de la réflexion générale sur l'univers et sur l'être ; la Théologie, qui regroupe l'ensemble des disciplines préoccupées du surnaturel (sorcellerie, parapsychologie...) et des forces sacrées (religions, sectes, mysticisme...) ; et enfin la Technique, champ d'application à la vie quotidienne des quatre domaines fondamentaux déjà cités.
Chaque domaine est lui-même subdivisé en plusieurs secteurs constituant la toméïque (du grec Tomeus, section). Ainsi, toute discipline possède un secteur mécanique (ensemble des moyens, outils et supports d'investigation et de réalisation, comme les pinceaux et les toiles en art, les microscopes et les ordinateurs en science etc.) ; un secteur élémentique, composé des éléments primordiaux de chaque domaine (particules élémentaires en physique, mots, signes et lettres en littérature, nombres en mathématique...) ; un secteur rythmique, regroupant toutes les possibilités de combinaison ou d'agencement de ces éléments (opérations mathématiques, compositions picturales ou musicales) ; et un secteur thématique, regroupant l'ensemble des finalités de chaque territoire culturel (les sujets et les anecdotes en art, par exemple).
Cette conception inédite de la culture propose une approche plus essentielle et efficace de l'ensemble du Savoir, permettant de faire gagner du temps dans le processus d'inventions et de découvertes de chaque discipline.
AUJOURD'HUI ET DEMAIN
Cette rigueur et cette cohérence théorique et pratique explique l'étonnante longévité du mouvement, encore en activité aujourd'hui. Cela n'a pourtant pas été facile. En effet, à la fin des années 1980, Maurice Lemaître, personnalité emblématique du Lettrisme, s'éloigne du groupe, aboutissement d'une trop longue suite de désaccords et de conflits entre Isou et lui. Cela ne l'empêchera pas pour autant de continuer son œuvre, en accord avec les principes fondamentaux du mouvement. De plus, affaibli par la maladie, Isou cesse peu à peu toute activité à partir du milieu des années 1990. Le reste du groupe, dont il ne reste que Sabatier, Satié, Gillard, Poyet, Broutin, Caron et Caraven, continue malgré tout ses activités, explorant notamment les voies de l'Excoordisme à travers plusieurs expositions.
Malheureusement, les divers événements faisant l'actualité du mouvement restent confidentiels, et le Lettrisme semble d'ores et déjà oublié, ou du moins rabaisser au rang de simple anecdote dans l'histoire du Situationnisme, redécouvert après le suicide de Guy Debord en 1994.
Il faudra attendre le début des années 2000 pour que les choses évoluent quelque peu.
En effet, 2000 marque la dernière apparition publique d'Isidore Isou lors d'une conférence de ce dernier à la Sorbonne. De plus, divers expositions ont notamment lieu en Italie, en partie grâce à Gérard-Philippe Broutin (et son "Atelier Lettrista"), et Anne-Catherine Caron. Le collectionneur Francesco Conz acquière plusieurs œuvres et monte des expositions lettristes à Vérone et le compositeur Frédéric Acquaviva orchestre plusieurs symphonies d'Isou et crée une collection autour du Lettrisme au sein des éditions Derrière La Salle de Bain.
Par ailleurs, internet permet la
création de plusieurs blogs, à commencer par Le Blog du
Lettrisme, animé par Jim Palette, Les Enfants de la Créatique,
d'Anne-Catherine Caron, ou encore Les Cahiers de l'Externité,
dirigé par Sylvain Monségu, déjà
fondateur de la maison d'éditions du même nom qui
réédita divers textes d'Isou, Pomerand et Lemaître.
De son côté, l'historien de l'art Eric Monsinjon fonde
le site officiel du Lettrisme, véritable introduction aux
conceptions et à l'histoire du mouvement, enrichie de
biographies et d'œuvres fondamentales ou inédites.
Ces initiatives sont le signe d'un
regain d'intérêt qui s'amplifie en 2007, suite au
tragique décès d'Isidore Isou.
On peut cependant se demander si, après le mort de ce dernier, il existe encore véritablement un groupe lettriste. En effet, en dehors des quelques événements déjà cités, il semble manquer, aujourd'hui, une vraie dynamique collective. Chacun y va de son exposition ou de sa publication, mais l'absence de réunions de groupe ou de revues fédératrices laissent perplexe.
Certains voient dans le Lettrisme aujourd'hui ce qu'était le Surréalisme à la mort de Breton, c'est-à-dire un mouvement dépassé, avec son avenir derrière lui.
Oui, il est nécessaire qu'il soit revalorisé historiquement, mais ce ne doit pas être au détriment de son actualité. De nombreuses choses restent à explorer, à commencer par l'Excoordisme, incarnation de la forme la plus élevée de l'Art d'aujourd'hui. Par ailleurs, sur un plan socio-politique, les conceptions isouiennes de l'Economie Nucléaire semble plus que jamais d'actualité.
À l'heure du consensus mou et d'une politique rétrograde, mêlé à une culture nivelée par le bas, ne serait-ce pas un devoir pour tout lettriste (et pro-lettriste) d'agir concrètement ?
Aujourd'hui plus que jamais, les lettristes doivent prouver, comme ils le laissent entendre, qu'ils sont actifs sur tous les plans de la culture, à l'Avant-garde de l'Avant-garde, et pour longtemps encore.
Espérons-le.
Damien Dion,
novembre 2008
texte publié au sein de la revue TOTH n°1, décembre 2008
14.12.08
Les empêchements esthétiques
Avec la polythanasie
esthétique, il est possible d'envisager la gêne, l'empêchement du déroulement d'une
oeuvre comme oeuvre elle-même.
On peut ainsi proposer des empêchements chorégraphiques, poétiques, mimiques, théâtraux (ou autres) où l'artiste-empêcheur vient saboter ou contrecarrer l'interprétation d'une oeuvre scénique quelconque, par tous les moyens à sa disposition.
Par ces actes qui, sortis de leur contexte, pourraient être considérés comme vandalistes et chaotiques (à l'instar de n'importe quelle performance néo-dada un peu "provoc"), l'artiste-empêcheur agit, en fait, pour le bien et le renouvellement des arts de la scène, en proposant une mise en doute de ceux-ci qui générera de nouvelles beautés (et anti-beautés, puisqu'au final, cela revient au même. Détruire une forme d'art sera toujours de l'Art) poétiques, musicales, mimiques, chorégraphiques ou théâtrales.
Prière d'éviter toute forme de violence physique. La torture ou le meurtre, même (et surtout) au nom de l'art, restent des actes stupides, réactionnaires et de toute manière condamnables (à moins que l'interprète soit vraiment mauvais!).
Publié dans Propositions pour les arts de la scène in revue TOTH n°1, décembre 2008
18.06.07
L'Art absentéiste (déterminé et indéterminé)
L'Antimobilisme s'impose
comme nouveau prolongement formel ou nouvelle mécanique au sein des différents
arts corporels ciselants, infinitésimaux, et supertemporels (ensemble poético-musical,
danse, théâtre, mime).
Comme dépassement de
l'immobilité scénique, je propose l'Art absentéiste, où même la simple présence
physique, immobile et silencieuse de l'interprète, est réduite à néant.
Dans une oeuvre absentéiste,
l'interprète quitte la scène au début de la représentation, laissant aux
spectateurs le soin de constater et d'apprécier en silence cette absence
considérée comme (anti) interprétation scénique. Le spectateur peut, s'il le
souhaite, engager une oeuvre-débat avec ceux qui l'entoure ou réflechir à des
oeuvres corporelles inconcevables. Tout cela se déroule évidemment dans le
cadre de la durée de l'oeuvre : une fois que l'artiste revient, celle-ci
s'achève.
Mais ce dernier peut très
bien ne jamais revenir, créant ainsi une oeuvre absentéiste indéterminée, où le
public, même s'il quitte lui aussi la salle, garde sa fonction de spectateur,
pouvant à tout moment de son existence (et aussi loin que sa vie durera)
continuer ses appréciations silencieuses et ses conversations sur l'absence
esthétique et trans-finie de l'artiste.
Cet art s'inscrit comme une nuance au sein de la polythanasie esthétique appliquée aux arts de la scène.
Publié dans Propositions pour les arts de la scène in revue TOTH n°1, décembre 2008
La danse intracorporelle (ou Intrachorégraphie)
La danse ciselante lettriste
réduit les gestes corporelles chorégraphiques aux seuls mouvements de certaines
parties du corps (mouvement des mains, ou du dos etc.), allant vers
l'immobilité.
La chorégraphie ciselante
s'est ainsi arrêté, jusqu'à présent, à la destruction progressive des
mouvements corporels externes.
En partant du postulat que
toute expression corporelle extérieure est réduite à l'immobilité
(l'Antimobilisme devient alors, ici, une simple mécanique), je propose, comme
nouvel élément chorégraphique les mouvements internes du corps, invisible de
l'extérieur (mouvements pulmonaires, battements cardiaques, flux sanguins
etc.).
J'appelle cette nouvelle étape ciselante : danse intracorporelle ou Intrachorégraphie.
A moins d'avoir une parfaite maîtrise de toute cette gestuelle interne (ce qui ne me semble du ressort que de certains yogis ou moines tibétains, et encore!), les spectacles intrachorégraphiques laisseront une grande part à l'improvisation.
Il sera nécessaire d'utiliser des technologies de transcription (micro, caméra, échographie etc.) pour témoigner des gestes internes de la chorégraphie à interpréter.
Publié dans Propositions pour les arts de la scène in revue TOTH n°1, décembre 2008
L'Antimobilisme
Après la destruction
progressive du mot et de ses agencements dans les poèmes de Mallarmé, Tzara, et
Breton, la poésie lettriste propose, dès 1945, comme nouvelle particule, la
lettre (le phonème), systématisant et théorisant ainsi une poésie à écouter, au
delà des essais chaotiques et anecdotiques des poèmes phonétiques dada.
Ainsi, toutes les lettres de
l'alphabet, additionnées à diverses expressions sonores (sifflements,
claquements de langue, grognements, éternuements, crachats etc.), créent de
nouvelles richesses poétiques.
À partir de 1959, dans une
optique de dépassement de ses propres valeurs, Isou crée l'Aphonisme, qui
réduit toutes les expressions poétiques sonores littéralement au silence : la
poésie aphoniste se caractérise par des
ouvertures et des fermetures silencieuses de bouche, qui peuvent être mêlées à
des gestes tout aussi silencieux.
C'est pourquoi je propose
aujourd'hui, comme prolongement ciselant de l'aphonisme, l'Antimobilisme, au
sein duquel tous les gestes silencieux se voient réduits à néant, laissant
place à l'immobilité totale. Seule la durée de cette immobilité différenciera
une oeuvre antimobiliste d'une autre.
L'Antimobilisme est applicable à l'ensemble des arts de la scène.
publié dans Propositions pour les arts de la scène in revue TOTH n°1, décembre 2008
